Rendre hommage à notre chère amie Valeria Tasca pour tout son travail avec les artistes est une tâche dont je ne saurais m’acquitter en quelques minutes, il y faudrait une longue étude… universitaire pour lui rendre justice !

Valeria a travaillé tout au long de son beau parcours d’accompagnement d’artistes avec de nombreux metteurs-en-scène. Encore en 2007, elle reprenait (en collaboration avec son amie Ginette Herry) Il Campiello de Goldoni pour la Comédie-Française dans la mise-en-scène de Jacques Lassalle et l’on pouvait voir au cours de la même saison au Vieux Colombier sa traduction de La Festa de Spiro Scimone dans la mise en scène de Galin Stoev.
Tous sont aujourd’hui désemparés et tristes de perdre une fidèle compagne de travail, notre chère « servante aimante » (La Serva amorosa est un des chefs d’œuvre goldoniens), notre chère Coraline !

Oui, servante, Valeria l’a été, toujours au service de la représentation, de ce que celle-ci doit à l’immédiateté. Valeria savait oublier comme personne son savoir de professeur et réinventer pour la scène ce qui devait être le plus jubilatoire pour le public (« jouissif » aurait-elle dit avec son rire malicieux).
Oui, servante aimante elle le fut, car elle aimait plus que tout le contact avec ceux qui brûlent les planches, qu’ils soient chanteurs, comédiens, conteurs…
Je pense bien sûr à la si longue collaboration avec Dario Fo. Qui d’autre que Valeria, dans l’ombre de la salle Richelieu, aurait eu la patience d’adapter, de transformer, de recomposer les pièces brèves de Molière sur la médecine afin que le grand Dario y trouve enfin son compte (et cela sans jamais apparaître dans aucun programme du spectacle) ?

De Molière j’en viens naturellement à la version goldonienne de « La fausse malade » pour laquelle j’ai eu la joie de diriger une lecture de sa traduction encore en chantier… Valeria écoutait les comédiens avec son bic bleu à la main, en reprenant son propre texte, déplaçant ici une virgule, corrigeant là une formulation, à vue, dans la confiance de ce que les comédiens lui apportaient d ‘instinct et de vivacité.
Oui, avec les artistes qu’elle aimait, Valeria était comme une dentellière qui sait trouver pour chacun le point juste !
Je me souviens du merveilleux « Faut pas payer » de Fo monté par Jacques Nichet en 2005. A l’occasion Valeria avait repris sa traduction déjà ancienne pendant les répétitions, à l’écoute des comédiens et de la façon dont la pièce pouvait résonner dans le contexte de la crise.

Quel travail de patience elle fit, toujours fidèle au poste, avec douceur mais avec fermeté, face à la légendaire impatience des artistes !

Après que Valeria et moi-même eussions convaincus Giovanna Marini de composer un opéra à partir du canevas goldonien de La Bague magique, il lui fallut se mettre immédiatement au travail et écrire dans les mois d’été un livret complet : Giovanna trépignait après nous avoir fait attendre pendant plus d’un an… Valeria vint passer quelques jours chez moi et j’ai eu le privilège de la voir travailler « à chaud », la voir inventer une poésie singulière pour cette histoire de perte de mémoire qui résonnait tant avec aujourd’hui, faisant appel pour cela autant au fond culturel italien que français… Il lui vint, par exemple, l’idée de composer un chœur d’ouverture à partir du « chant des scieurs de longs », qu’elle se mit à chanter in petto, et à adapter dans la minute qui suivit pour qu’il puisse être mis en musique.

Une autre fois, à Bussang, je me trouvais insatisfait d’un air de l’opéra en train de se répéter. (*Je demandais à Giovanna de « corriger » son air, elle me dépondit : « moi, je ne sais pas corriger, la musique.. . je la pisse, je t ‘écris de préférence un nouvel air »). Assise dans ma voiture, Valeria sortit de son sac un bic bleu (toujours le même) et une feuille de papier et écrivit un petit poème. Giovanna s’en empara et, appuyée sur le capot de la même automobile, en composa la musique dans l’instant.

Bien sûr, Valeria ne pouvait inventer ainsi que grâce à son immense culture binationale.
Dans ces moments d’adieu et de peine que nous partageons, c’est encore on souvenir joyeux que je veux encore évoquer. Coraline, dans « La servante aimante » ne déclare-t-elle pas, dans les moments d’abattement : « Parlons de choses gaies. » ? Hé bien oui, parlons de choses gaies !

Nous étions chez moi en bande en plein été et Valeria, tout en travaillant encore à La Bague magique, suivait nos activités de vacances… Un festival donnait non loin de là, dans un château Les Burgraves d’Hugo, et il fut décidé que nous irions ensemble assister à une représentation.
Le spectacle ronronnait gentiment lorsqu’un grand silence se fit entendre au quatrième acte : un comédien avait un trou de mémoire, un grand trou noir, de ceux qui s’éternisent tant que sur le plateau chacun cherche en vain à s’en sortir La panique était perceptible.
Se fit entendre alors, depuis la salle, une petite voix fluette qui souffla les deux alexandrins suivants au comédien perdu… Valeria connaissait tout simplement ses « Burgraves » par cœur !

La représentation était sauvée. Merci, chère Valeria pour tous ces moments d’écoute, de collaboration, d’AMOUR qui restent gravés dans notre cœur.

Jean-Claude Berutti