Biographies goldoniennes

Carlo Goldoni, par Franck Médioni, Folio Biographies, Paris, Gallimard, 2015

Carlo Goldoni, Biografia ragionata, a cura di Ginette Herry, t. IV (1753-1755), Venise, Marsilio, 2016. Publié avec le soutien de l’Association Goldoni Européen.

 

Les hasards de l’édition française et italienne font que nous arrivent à quelques semaines de distance deux biographies goldoniennes qui envisagent le difficile exercice de la ‘biographie d’auteur’ de façon radicalement différente. La première, ramassée en 273 pages, invite le lecteur à découvrir rapidement le dramaturge vénitien (et parisien) ; la seconde, écrite en italien par une auteure française, est une véritable ‘somme’ où chaque détail du “roman” goldonien est vérifié et contextualisé.

A lire les phrases qui précisent la ligne éditoriale de la collection Biographies Gallimard, « faire découvrir le destin unique de grandes personnalités de la littérature et de l’histoire», on ne peut que se réjouir que l’auteur vénitien ait été choisi pour figurer à côté de Balzac, Colette, Dickens, Virginia Woolf, Nietzsche, Rousseau, Cézanne, Mozart, Jules César, de Gaulle, ou Gandhi. Ainsi entouré, cet ouvrage, joliment illustré et aéré dans sa forme, devrait satisfaire les mânes de notre prolifique dramaturge, aujourd’hui mondialement reconnu, qui, plus que tout autre, a craint, tout au long de sa vie, que ses œuvres, et lui-même, soient plongés dans l’oubli.

Toujours selon cette ligne éditoriale, deux critères essentiels ont guidé le travail de Franck Médioni : privilégier « le plaisir de la lecture » et adopter « un regard subjectif sur ces vies hors du commun qui ont marqué l’Histoire ». Rien à voir donc avec les bases méthodologiques sur lesquelles Ginette Herry a fondé son entreprise : « remettre en ordre » les éléments plus que foisonnants enregistrés par Goldoni lui-même dans ses écrits autobiographiques pour forger de lui une image idéale au prix d’inexactitudes chronologiques, de silences ou au contraire d’exaltations excessives, d’entorses à la vérité, pour ne pas dire de mensonges. Le titre de la biographie italienne est clair, elle se veut raisonnée, c’est-à-dire qu’elle s’emploie ˗ contre les stéréotypes que la critique véhicule depuis trop longtemps à partir des données très sélectives du dramaturge, donc aussi contre l’auteur ˗ à vérifier, infirmer, et surtout préciser nos connaissances, en s’appuyant sur des documents si possibles nouveaux, et en contextualisant systématiquement, et en profondeur, chaque étape de la carrière du Vénitien. Associée à l’Edition Nationale des œuvres complètes de Goldoni entamée par Marsilio en 1993, cette Biografia ragionata dont le premier volume (1707-1744) est paru en 2007 –année anniversaire –, et les volumes II (1744-1750) et III (1750-1753) en 2009, devrait constituer un ‘panthéon de papier’ quasi définitif. Je dis ‘devrait’, puisqu’il reste encore à Ginette Herry à couvrir les années sans doute les plus décisives et complexes de la carrière vénitienne de Goldoni (1755-1762), et toutes les longues, difficiles et nostalgiques « années françaises » (1762-1793). Face à ce monument ‘in progress’, étant donné les contraintes éditoriales, la biographie Gallimard ne pouvait, au plus, qu’être une modeste stèle.

Franck Médioni suit une chronologie qui reprend, sans les remettre en question comme fait Ginette Herry par le découpage temporel des volumes, les quatre grandes « périodes » selon lesquelles la critique organise habituellement la carrière de Goldoni, en s’appuyant, plutôt que sur les temps, sur les lieux et les principaux théâtres pour lesquels le dramaturge a travaillé, en Italie jusqu’en avril 1762, puis en France jusqu’à sa mort en 1793. Les intitulés qui en résultent sont très elliptiques, mais ils ont l’avantage de susciter la curiosité du lecteur, en faisant la part belle aux deux « patries de l’auteur » (« Naissance à Venise/ Mort à Paris », la formation et le déclin, en quelque sorte), et aux années remarquables de son activité d’auteur dramatique et de réformateur (« Théâtre Saint-Ange/ Théâtre Saint-Luc »), celles où, sous contrat avec ces deux théâtres vénitiens, il produit ses plus grands chefs d’œuvre. Ceux qui connaissent par le menu les tours et des détours qui mènent l’auteur à abandonner sa profession d’avocat pour choisir celle de « poète à gages », les avancées et les reculades auxquels il se livre sans cesse, par prudence ou par nécessité, tout au long de sa carrière, n’y trouveront peut-être pas tout à fait leur compte face à certaines imprécisions sur les dates, les lieux, les œuvres, à des citations et données bibliographiques mal référencées voire erronées, à des affirmations à l’emporte-pièce véhiculant des stéréotypes aujourd’hui dépassés.

Ils apprécieront toutefois que, exploitant avec brio le critère de la ‘lecture subjective’, central dans la collection, Franck Médioni ne s’interdise pas les chemins de traverses, les anticipations et les retours en arrière, qu’il mêle habilement le passé des œuvres et leur présent scénique, passant de l’énoncé des éléments factuels à leur interprétation en fonction de sa propre sensibilité et de certaines des plus célèbres lectures critiques et scéniques contemporaines des œuvres. L’exercice était périlleux, et quelques interprétations paraissent un peu trop personnelles. Ainsi, à propos du très célèbre Serviteur de deux maîtres, la phrase de Pantalon, que l’on trouve il est vrai aujourd’hui partout sur Internet sortie de son environnement textuel : « Il n’y a pas de plus grand plaisir au monde que d’être en agréable compagnie », est utilisée à l’appui d’une démonstration sur le goût de Goldoni pour les femmes. Or Pantalon, débarrassé du caractère libidineux des vieillards de la commedia dell’Arte, et tout entier préoccupé du bonheur de sa fille, veut simplement par ces mots célébrer les vertus sociales d’un bon repas entre amis.

Mais la lecture de ce petit volume est aisée, le style est incisif – le plaisir de la formule l’emporte parfois sur la précision –, les données historiques, les apports de la critique savante et les jugements de spectateur enthousiaste s’entrelacent habilement pour relancer sans cesse l’attention, et le lecteur en connaît à la fin assez pour s’intéresser plus avant, animé par la même passion que le biographe, au dramaturge et à son œuvre foisonnante. Toute modeste qu’elle soit cette stèle pourra donc utilement pousser les spectateurs français à découvrir les pièces de Goldoni disponibles en traductions (la liste exhaustive figure dans la petite bibliographie finale, bienvenue comme l’est aussi la chronologie goldonienne), et à s’intéresser toujours plus aux mises en scène françaises de ces mêmes pièces, lesquelles restent, me semble-t-il, l’un des meilleurs hommages que l’on peut rendre au dramaturge. S’il lit l’italien, le spectateur curieux pourra avantageusement s’orienter, pour plus de précisions et pour mieux comprendre la complexité de l’homme et de son œuvre, vers la Biografia ragionata de Ginette Herry.

Françoise Decroisette