Carlo Goldoni, Les Cuisinières, une création Bouquet de Chardons et La Suzanne, du 3 mai au 30 juin 2016, Artistic Théâtre (Athévains) 45 rue Richard Lenoir, 75011 Paris.

Ces dernières années, l’éventail des pièces goldoniennes offertes au public sur les scènes françaises s’est considérablement resserré autour de comédies-phares, déjà bien connues et rodées, dont le succès public est quasi assuré. En tête La Locandiera, Les Rustres, Arlequin serviteur de deux maîtres, La Trilogie de la villégiature – parfois limitée à un seul volet, le premier. Le spectateur français est ainsi conduit à oublier que notre Auteur a écrit 120 comédies, et que presque la moitié d’entre elles a fait l’objet de traductions, et de représentations, dans les années 1993-1994, dans le cadre de l’Association Goldoni-Européen.

On doit donc saluer avec enthousiasme l’initiative de Philippe Lagrue, ancien directeur technique du Vieux-Colombier, et des compagnies Bouquets de chardon et La Suzanne, qui ont proposé au printemps dernier, au public parisien, de découvrir une comédie de Goldoni encore inconnue des plateaux, Les Cuisinières. Cette comédie, représentée à Venise pendant l’hiver 1755, fait partie de ce que l’on appelle les « comédies de carnaval », comme Il Campiello, Les Rustres, ou Barouf à Chioggia, certes plus connues, écrites en dialecte et destinées à alimenter les divertissements de cette période de réjouissances. Goldoni lui-même écrit dans la préface à l’édition de sa pièce, qu’il s’agit de la « plus vénitienne » de ses comédies de carnaval, qu’elle est « représentative de cette nation pour ce qui est des coutumes et du sel des expressions » tant et si bien que, selon lui, elle peut « difficilement être comprise ailleurs » (Carlo Goldoni, Les Cuisinières, texte français de Myriam Tanant, Paris, Actes-Sud Papiers, 1992, p. 10). Il y met en effet en scène des massere, soit, plus exactement que des ‘cuisinières’– terme choisi par lui pour parler de sa pièce dans ses Mémoires français – « des bonnes à tout faire », situées très bas dans la hiérarchie des serviteurs. Elles sont quatre, plus ou moins âgées et délurées, qui voudraient bien oublier pendant une soirée les difficultés de leur travail – faire le pain, trouver de l’eau alors que tout est gelé, subir les vexations et les caprices de leurs patronnes, ou les avances de leurs maîtres –, et s’offrir, excitées par un commis de boutique et un jeune mitron, un peu de bon temps au café ou sur la Place. Face à elles, en mode mineur, le groupe des maîtres, dont les dites cuisinières aimeraient se libérer un moment et à qui elles font d’ailleurs subir quelques vexations. Goldoni voulait que les débordements carnavalesques des cuisinières soient l’occasion pour des maîtres dépravés ou trop sévères de prendre conscience de leur rôle d’exemple et de la nécessité de s’amender. Mais cette fin morale est en filigrane seulement, et n’enlève pas à la pièce son aspect d’observation anthropologique à la fois joyeuse et mélancolique de la vie du petit peuple vénitien, ni sa grande verdeur de langage.

Ce que l’on retient de plus marquant dans la mise en scène proposée par Philippe Lagrue est l’astucieux dispositif scénique qui avec quelques draps blancs tendus entre des montants métalliques, tour à tour tirés ou déployés, suggère métaphoriquement à la fois la froideur de l’hiver vénitien que Goldoni souligne à maintes reprises dans les dialogues, la condition de ces femmes peinant à trouver de l’eau pour leurs lessives et leurs marmites, et le rêve qu’elles font d’un fugace moment de liberté. La légèreté et la blancheur du dispositif met aussi en valeur le jeu vigoureux et l’abattage des cuisinières, toutes quatre admirablement campées par les actrices. Les touches de couleurs sont réservées aux costumes, le rouge pour le commis qui entraîne les servantes dans son désir d’amusement, le noir pour la maîtresse acariâtre, l’ocre pour les masques (neutres) que chacun porte pour la soirée entraînant vengeances et quiproquos. Le rythme est enlevé, sans être frénétique, les acteurs ont su ménager des moments plus graves, ce qui rend bien justice à la complexité de cette comédie. Pour soutenir ce rythme et sacrifier sans trop exagérer à l’ ‘actualisation’, le metteur en scène a eu recours à des morceaux musicaux qui rompent avec les stéréotypes de la vénétianité, et il a parsemé le texte d’exclamations ou d’expressions françaises plus contemporaines, en hésitant ainsi, comme le dit le programme, entre traduction et adaptation. C’est peut-être au prix d’une telle hésitation que la pièce a pu démentir l’opinion de Goldoni sur ses pièces de Carnaval, qui, parfois mieux que les pièces en italien, touchent le public par ce qu’elles ont d’universel.

Françoise Decroisette

[/fusion_text]