Françoise Decroisette présente 

Les Amoureux,

Théâtre Déjazet (12 janvier -1 avril 2017)

Mise en scène de Marco Pisano

Les metteurs en scène français ont longtemps ignoré Les Amoureux, comédie de 1759, élaborée par Goldoni à Bologne au retour de sa décevante parenthèse romaine. Un des premiers essais de mise en scène française des quarante dernières années est sans doute celui, tout en finesse, d’Anne Marie Lazzarini en 1985, au Théâtre Artistic Athévains (Voir Théâtre public, n° 112-113, Carlo Goldoni, Juill-oct. 1993, p. 93-94). Dans les années 2000, l’intérêt se précise, peut-être favorisé par la publication de la traduction de Norbert Jonard, l’un des meilleurs spécialistes français du théâtre goldonien, dans les collections Garnier Flammarion (Poche, 2001, avec Le Café). La metteure en scène Gloria Paris la met en scène avec succès en costumes modernes, à Lille en janvier 2008 au Théâtre du Nord, puis au Théâtre de l’Ouest parisien, avec une traduction qu’elle élabore avec Yannic Mancel, publiée en 2008 (Lille, La Fontaine). La compagnie Altaïr revient en 2009 aux costumes et décors ‘d’époque’ dans une mise en scène d’Evelyne Charnay ponctuée par des airs de Vivaldi. En 2012, au Funambule Montmartre, Julien Delbès et sa compagnie Alacompote reprennent l’idée de l’actualisation, à partir de la traduction de Jonard. 2014 est une année faste puisque Les Amoureux tiennent l’affiche du Théâtre Montmartre Galabru à Paris, pendant l’hiver, dans une mise en scène de Olivier Troyon, et le Festival des Nuits de l’Enclave en propose, en juillet-août, une version modernisée elle aussi, dans une mise en scène (et une nouvelle traduction) de Myriam Tanant. L’initiative du metteur en scène Marco Pisano, dont l’adaptation de Les Amoureux a tenu l’affiche au théâtre Déjazet de janvier à avril 2017, s’inscrit donc dans cette dynamique salutaire qui offre au public français l’occasion de mieux connaître l’immensité et la diversité du répertoire goldonien.

D’abord prévue pour faire partie d’un nouveau projet lancé par Goldoni, intitulé Les Neuf Muses, où il se proposait d’écrire neuf pièces en vers, comique ou tragique, chacune étant dédiée à l’une des Muses, elle fut finalement – et fort heureusement- réécrite en prose. Il s’agit d’une des comédies majeures des dernières années vénitiennes de l’auteur, qu’il situe prudemment à Milan, en affirmant dans la préface à l’édition de la comédie, qu’il avait rencontré en chair et en os de nombreux exemples de ses deux protagonistes, Eugenia et Fulgenzio, amoureux tourmentés, en perpétuelles disputes bien que rien, de l’extérieur, ne s’oppose à leur amour et à leur mariage, si ce n’est qu’Eugenia est pauvre, privée de dot par les extravagances de son oncle Fabrizo. Goldoni qualifie la pièce de comédie, mais la récurrence du terme mourir dans la bouche des deux protagonistes nous dit le contraire. On y frôle sans cesse le drame, puisque les brusques sautes d’humeur de la jeune Eugenia, sa jalousie quasi hystérique vont jusqu’à pousser Fulgenzio à penser au suicide, voire au meurtre. Rien ou presque ne subsiste des ressorts comiques de la comédie d’intrigue, si ce n’est le titre, Gli innamorati, qui se réfère au quatuor central des rôles ‘sérieux’ dans les scenari de l’Arte, mais pour mieux s’en éloigner et en casser la mécanique scénique. Même le bon vivant oncle Fabrizio qui se prétend fin cuisinier et expert en peinture, n’est qu’un pauvre homme ridicule, prétendument amateur d’art, mais sans goût, sans compétences, et sans jugeote, ruiné par sa crédulité et prêt à donner sa nièce à gentilhomme qui le flatte pour satisfaire sa manie de collectionneur mais qui, sous couvert de traditions familiales rigides, refuse de la prendre sans dot. Quelques scènes sont franchement comiques, comme celle qui met en présence l’oncle Fabrizio et son vieux serviteur mutique Sucianespole (I.7) pour l’organisation d’un repas, ou encore celles où les deux serviteurs, Tognino et Lisetta, commentent les attitudes des convives en regardant par le trou de la serrure (III.1). Mais ce qui intéresse désormais Goldoni, c’est de sonder le mal-être profond, paradoxal, à la fois intime et social, qui ronge Eugenia, et de nous révéler la cause des brusques crises de jalousie qu’elle inflige à son bien-aimé. Comme il l’avait déjà tenté dans plusieurs comédies écrites après 1753, en s’appuyant notamment sur le tempérament fougueux et les capacités actoriales d’une actrice du théâtre où il travaille alors, Caterina Bresciani, Goldoni s’aventure dans l’analyse des folies ordinaires, des manies ou des TOC comme on dirait aujourd’hui, de tous les dérèglements du comportement individuel et social qu’une passion trop intense, mal dirigée ou trop subite, fait éclater dans l’esprit humain, en verrouillant tout recours sensé à la raison.

On peut donc qualifier Les Amoureux de « tragi-comique », mais certainement pas de « farce » comme l’ont fait certains critiques, à propos des Amoureux de Marco Pisano au Théâtre Déjazet. Le qualificatif est réducteur, mais il dit bien la difficulté qu’il y a à trouver pour cette ‘comédie-dramatique’ très particulière de Goldoni, une ligne interprétative cohérente, qui ne sacrifie pas aux stéréotypes dont le Vénitien est encore souvent l’objet en France et même en Italie. La transposition scénique de cette comédie dans les années 1960-70 est désormais canonique, comme on a dit, il s’agissait pour Marco Pisano, qui reprend l’idée, de la renouveler un peu. Sur ce plan, la réussite est assurée par le choix des costumes des coiffures et des accessoires qui évoquent les comédies musicales américaines de cette même période, et offrent un joli étalage de couleurs vives, notamment les robes virevoltantes des deux sœurs. La gestuelle trépidante, qui associe, avec une certaine efficacité et une bonne maîtrise de la part des acteurs, jeu dramatique, danse et chant est inspirée aussi des comédies musicales, ce qui rend le tout assez cohérent visuellement. Particulièrement intéressant est le dispositif scénique minimaliste et les accessoires légers qui permettent de procéder sans heurts ni lourdeur aux différents changements de lieux. La galerie, très métonymique, d’encadrements vides, eux aussi colorés, qui pendent des cintres et ornent le fond de la scène, et que Fabrizo fait admirer avec vanité à Roberto, est une trouvaille scénographique qu’il faut saluer. L’interprétation est toutefois un peu trop boulevardière et le texte se perd souvent dans une profération et une gesticulation exagérées. Si l’on peut saluer l’interprétation toute en délicatesse de Benoît Solès dans le rôle de Fulgenzio, amoureux à la Peynet, naïf, velléitaire et perdu face à l’agressivité inexplicable, et dangereuse, de son aimée, l’hystérie d’Eugenia reste très superficielle, franchement surjouée, et les intermèdes musicaux, l’intervention d’un violoncelle, les chansons, les pas de danse, les déhanchements ou les évanouissements farcesques n’apportent rien à l’éclaircissement de son mal être. On rit franchement avec le duo des serviteurs qui observent le repas et nous renseignent sur le drame en train de se jouer autour de la table, mais Fabrizio est moins convaincant en oncle affligé d’un TOC. Peut-être cela est-il dû à une adaptation qui prend trop de libertés avec le texte goldonien, voire le détourne : le résumé très approximatif donné sur le programme et toujours lisible sur les sites du théâtre pose d’emblée le problème en annonçant que Fabrizio « interdit à sa nièce de fréquenter Fulgenzio », parce que le jeune homme est « pauvre et qu’il le déteste ». On frôle le contresens, et le spectateur est d’ailleurs dérouté dès les premières répliques lorsqu’il entend la raisonnable Flaminia, sermonner ainsi sa sœur en faveur de Fulgenzio : « C’est un homme courtois, c’est un homme riche, au cœur très généreux […] Vous n’avez, vous le savez, qu’une très petite dot […] Monsieur Fulgenzio, qui vous aime tant, et a déclaré vouloir vous épouser, est le seul, peut-être, qui puisse faire votre fortune ». On se pose alors inévitablement la question : n’eût-il pas mieux valu, pour la satisfaction du spectateur, que metteur en scène ait recours à une traduction existante, ou à un traducteur-adaptateur apte à saisir toute la complexité de l’univers dramatique de Goldoni ?

Françoise Decroisette, 21 juin 2017


 

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