Carlo Goldoni, L’Avare jaloux, traduction et introduction de Ginette Herry, Stasbourg, Circé, 2017.

Carlo Goldoni, La Locandiera, Traduction de Gérard Luciani, édition de Myriam Tanant, Paris, Gallimard, Folio-Théâtre, 2017.

Goldoni est à l’honneur cette année, dans le panorama éditorial français, puisque deux traductions richement introduites et commentées sont proposées aux lecteurs à quelques mois de distance. Le rapprochement est intéressant, car il s’agit de deux œuvres qui, à elles seules, résument toute l’histoire contrastée de la création théâtrale goldonienne, et surtout la fortune diverse que la dramaturgie du Vénitien a connue en terre française.

La première, L’Avare jaloux, nous fait découvrir une comédie qui, à sa création à l’été 1753 à Livourne, n’obtint aucun succès, et ne fut guère jouée par la suite. Goldoni lui-même s’en excuse dans l’édition de la pièce, auprès de son nouveau « patron », Alvise Vendramin, propriétaire du théâtre San Luca avec lequel il venait alors de passer contrat, en précisant dans une longue dédicace, qu’il a produit de trop nombreuses comédies et qu’il est normal que dans le lot, il y ait « quelques fruits secs ». Goldoni tenta de donner sa chance à ce « fruit sec » en remaniant le texte et en le plaçant dans le premier volume de l’édition Pitteri en 1757. Mais L’Avare jaloux n’en est pas moins restée l’une de ces pièces que la critique appelle ‘mineures’, et dont on souligne de façon répétitive les imperfections et les dérèglements, sans voir ce qu’elle recèle d’expérimental. Rien d’étonnant dans ce cas à ce qu’elle n’ait pas jusqu’ici retenu l’attention des traducteurs, et encore moins celle des metteurs en scène.

La seconde, concerne au contraire l’une des pièces-phare de dramaturge. On ne présente plus La Locandiera, créée avec succès, quelques mois avant L’Avare jaloux, en janvier 1753, à Venise, au théâtre Sant’Angelo où Goldoni était « poète à gages » depuis 1748. Ce succès ne s’est jamais démenti au fil des siècles, et a fait de cette œuvre quasi mythique, dont, un véritable cheval de bataille des metteurs en scène, des acteurs et surtout des actrices. Elle a dernièrement été  inscrite au programme de l’agrégation de Lettres modernes, aux côtés de Lysistrata d’Aristophane, de Comme il vous plaira de Shakespeare et de L’Ecole des femmes de Molière, un voisinage on ne peut plus prestigieux [1]! Les traductions françaises fleurissent abondamment depuis le XIXe siècle depuis celle de Morand et Galeaz en 1856 (rééditée par Denis Fachard dans la Pochothèque, 2007) jusqu’à celle de Jean Paul Manganaro (2013), en passant par celles de Madame Darsenne (1912, éd.1923), Benjamin Crémieux (1931), Michel Arnaud (1972), Danièle Aron (pour Jacques Lassalle, 1981, rééditée en 1993), de Gérard Luciani (1991), Norbert Jonard (1993). Suprême reconnaissance pour un auteur expatrié en France pendant plus de trente ans, et mort dans la misère pendant la Révolution, elle est inscrite depuis 1981 au répertoire de la Maison de Molière, où elle va d’ailleurs être reprise dans une nouvelle mise en scène d’Alain Françon pendant la saison 2017-2018.

« Pourquoi vouloir traduire en français une pièce au destin si pauvre » s’interroge Ginette Herry dans sa très belle et riche introduction à L’Avare jaloux ? A cela, on peut ajouter une autre question que l’éditeur Gallimard ne semble pas avoir envisagée : pourquoi reproposer aux lecteurs français une traduction de La Locandiera, quand ils disposent déjà d’un choix plus que pléthorique et diversifié de versions établies à la fois pour la lecture et pour la scène? Une réponse pourrait être : toute traduction vieillit,comme le prétendent les traductologues, car les destinataires changent leurs habitudes de lecture et de réception, et il conviendrait théoriquement de les refaire tous les vingt ans. Et cela est particulièrement vrai lorsqu’il s’agit de traduire pour une mise en scène[2]. Toutefois, Gallimard propose la réédition d’une traduction existante déjà ancienne, celle de Gérard Luciani, établie de surcroît pour une édition bilingue, avec le texte italien en regard. La question reste donc ouverte.

Concernant L’Avare jaloux, Ginette Herry apporte des réponses précises, à la fois historiques, dramaturgiques et stylistiques, en invitant le lecteur à considérer le moment précis où Goldoni écrit cette comédie: celui d’une rupture puisqu’il abandonne le théâtre où il travaille depuis cinq ans, associé à une troupe de valeureux acteurs avec lesquels, patiemment, progressivement, il a mis au point un système de travail nouveau dont le plus beau fruit est justement La Locandiera. Avec cette pièce centrée sur une héroïne « singulière », une servetta élevée au rang de prima donna, comme le rappelle justement Myriam Tanant dans son introduction à la traduction Gallimard, Goldoni bouleversait la hiérarchie des emplois traditionnels. La Locandiera est donc un aboutissement, l’aboutissement réussi, éclatant, décisif, d’un parcours semé de fatigues, d’embûches, de conflits, vers une écriture d’auteur libéré des mécanismes des comédies dites de l’Arte. Mais Goldoni qui, on le sait, est l’homme des défis, remet immédiatement ce succès en question en changeant de théâtre, donc de direction, de troupe, d’habitudes de jeu, d’espace scénique, afin dit-il de ne pas « stériliser » sa créativité et de pouvoir expérimenter de nouvelles formules dramaturgiques. L’une d’elles –il y en aura d’autres, comme l’exotisme de la Trilogie persane (1753-1756) qui lui assure très vite un succès éclatant au théâtre San Luca˗, est un nouvel intérêt pour les caractères « extravagants », féminins ou masculins. L’extravagance peut être liée à une passion irraisonnée, amoureuse ou autre (la villégiature, l’écriture dramatique…), mais elle peut aussi, comme dans L’Avare jaloux, reposer sur la combinaison de deux ‘déviances’, opposées ou non, déjà traitées par lui séparément, et dont la fusion dans un même personnage, jamais tentée, lui offre l’occasion de plonger dans les arcanes de comportements excessifs, déréglés, dangereux. Si le destin de L’Avare jaloux est pauvre, sa valeur expérimentale est, elle, indéniable. On est saisi par exemple par la justesse de ton des échanges intimes entre Donna Eufemia et son père, notamment dans la scène où elle lui avoue les souffrances physiques et morales que son trop avare et trop jaloux époux lui fait subir (II, 9) : ne serait-ce que par cette scène, d’une grande modernité, la comédie méritait de figurer dans le catalogue, toujours plus étendu, des traductions goldoniennes en France. On doit donc une nouvelle fois saluer Ginette Herry et les Editions Circé d’avoir bousculé les stéréotypes encore attachés à Goldoni dans l’Hexagone.

De ce fait même, la réédition d’une des traductions anciennes de La Locandiera, quoiqu’étonnante ou décevante d’un point strictement traductif, a ceci de positif et d’intéressant qu’elle permet une mise en regard stimulante de deux textes goldoniens emblématiques à divers titres. Le principal mérite de l’éditeur est d’avoir confié à Myriam Tanant la responsabilité de cette réédition, permettant ainsi aux lecteurs (et aux metteurs en scène) de disposer sur cette pièce presque trop connue d’un double éclairage décisif, clair et actualisé, grâce à la solide analyse textuelle de la comédie présentée dans la préface, et à une très utile mise en contexte incluse dans la Notice finale. On appréciera particulièrement, dans cette postface, la large synthèse sur sa fortune scénique italienne et française, remettant en perspective les mises en scène modernes qui ont marqué la fortune de la pièce en France aux XXe et XXIe siècles, celles d’Antoine, Copeau, Pitoëff, Visconti, Lassalle, pour finir par celle de Marc Paquien avec Dominique Blanc en 2013.

Françoise Decroisette 27 juin 2017

[1] Voir Comédie et héroïsme féminin, Neuilly, Atlante, 2013.

[2] Voir F. Decroisette, « “Uh, che mai ha detto !”. Traduire la langue-corps du théâtre», in Traduire le théâtre, une communauté d’expérience, C. Frigau Manning et M.N. Karsky (dir.), Presses Universitaires de Vincennes, Saint-Denis, 2017, p. 19-39. 

Carlo Goldoni

Le Philosophe anglais

Traduit et présenté par Ginette Herry

Strasbourg, Circé, 2017